STÉRILISATION DES LÉSIONS ET RÉPARATION DES TISSUS (SLRT) 
La gestion endodontique des dents temporaires nécrosées demeure un défi majeur en odontologie pédiatrique, notamment en raison des contraintes anatomiques, de la coopération des jeunes patients et des effets à long terme sur la denture permanente. Lorsque le traitement radiculaire est contre-indiqué ou difficilement réalisable, l’approche innovante dite Lesion Sterilization and Tissue Repair (LSTR) offre une alternative thérapeutique conservatrice prometteuse. Cette technique repose sur l’application d’un mélange d’antibiotiques directement dans la chambre pulpaire, permettant la stérilisation des tissus infectés sans recours à une instrumentation mécanique. Le présent travail explore les fondements biologiques, les indications cliniques et les résultats rapportés de la LSTR dans le traitement des dents temporaires nécrosées, tout en examinant les perspectives d’évolution et de standardisation de cette approche.
Introduction
La carie dentaire constitue une pathologie omniprésente chez l’enfant, représentant un véritable enjeu de santé publique, particulièrement dans les milieux socio-économiquement défavorisés. Dans les cas où la lésion carieuse atteint la pulpe dentaire, le traitement conventionnel repose principalement sur la pulpotomie ou la pulpectomie ou traitement radiculaire. Toutefois, certains cas cliniques — notamment ceux présentant une résorption radiculaire avancée ou une radioclartee´e marquée dans la région de la furcation — compromettent la faisabilité d’une pulpectomie classique, rendant l’extraction dentaire inévitable. Cette dernière nécessite souvent la mise en place d’un mainteneur d’espace, ajoutant une complexité thérapeutique et financière.
Dans ce contexte, la technique Lesion Sterilization and Tissue Repair (LSTR), développée au Japon par Hoshino et al. puis introduite en pratique clinique par Takushige et al. en 2004, a été proposée comme solution de temporisation non invasive. Elle vise à conserver la dent temporaire jusqu’à son exfoliation physiologique, en évitant les complications orthodontiques secondaires à l’extraction précoce. Le principe fondamental repose sur l’élimination des bactéries intracanalaire par un mélange antibiotique à large spectre, permettant ainsi une réparation tissulaire spontanée par les tissus environnants de l’hôte.
Ce mémoire propose une revue approfondie des fondements théoriques et cliniques de la LSTR, en s’appuyant sur les études in vitro et in vivo existantes, afin de mieux comprendre son efficacité, ses limites et son intégration possible dans les protocoles thérapeutiques pédiatriques contemporains.
1. Historique et fondements de la technique LSTR
La technique LSTR a vu le jour à l'Université de Médecine Dentaire de Niigata, au Japon, dans les années 1990. Elle a été conçue par Sato, Hoshino et Takushige comme alternative thérapeutique à l'extraction dentaire dans les cas où le traitement radiculaire classique est inapplicable. Le principe novateur repose sur la désinfection biologique de la chambre pulpaire par l'application d'un mélange antibiotique topique, sans intervention mécanique au niveau des canaux radiculaires.
La première application clinique documentée dans le domaine de la dentisterie pédiatrique a été rapportée par Takushige et al. en 2004, montrant un taux de succès élevé dans la gestion des infections pulpaires des dents temporaires. L’objectif principal est de permettre une élimination complète des bactéries responsables des lésions pulpo-parodontales, tout en maintenant un environnement propice à la réparation naturelle des tissus.
2. Principes biologiques de la LSTR
La LSTR repose sur deux principes essentiels : la stérilisation des tissus infectés et la régénération tissulaire. Le traitement consiste à appliquer une pâte antibiotique directement dans la chambre pulpaire après nettoyage superficiel, sans nécessiter d'instrumentation radiculaire agressive. L’éradication de la charge microbienne permet à l’organisme d’initier un processus naturel de guérison, notamment par l'action des fibroblastes pulpaires et des cellules immunitaires locales (Chmilewsky et al., 2014).
3. Composition de la pâte 3Mix-MP
La pâte antibiotique utilisée dans la technique LSTR est appelée 3Mix-MP. Elle se compose de trois antibiotiques : le métronidazole (500 mg), la ciprofloxacine (200 mg), et la minocycline (100 mg), mélangés dans un rapport pondéral de 1:3:3. Le métronidazole est efficace contre les bactéries anaérobies strictes, la ciprofloxacine contre les bactéries Gram négatif, et la minocycline agit sur les Gram positifs. Pour limiter les effets secondaires comme la décoloration dentaire, des alternatives telles que la clindamycine ou le céfaclor peuvent être utilisées (Burrus et al., 2018).
Ce mélange est incorporé à un véhicule composé de macrogol et de propylène glycol (MP) dans un rapport 1:1, ce qui favorise la diffusion du médicament dans les tubuli dentinaires. Ce système bicomposant assure une pénétration efficace du complexe antimicrobien dans la dentine infectée, permettant une désinfection profonde sans effet toxique systémique (Cruz et al., 2004).
4. Protocole opératoire
Le protocole clinique de la LSTR commence par l’évaluation radiographique et clinique de la dent temporaire. Une anesthésie locale si necessaire est administrée, suivie de l’isolement de la dent. La cavité d’accès est réalisée sans mise en forme radiculaire poussée. Après élimination des tissus nécrosés, la pâte 3Mix-MP est déposée au fond de la chambre pulpaire dans une cavité preparee .
La dent est ensuite scellée avec un ciment verre ionomère, puis restaurée avec une couronne pédiatrique en acier ou zirconium si nécessaire. Un suivi clinique et radiographique est effectué à 1, 3 et 6 mois pour évaluer la régression de la pathologie périapicale.
5. Indications et contre-indications de la LSTR
La technique LSTR est principalement indiquée dans les situations où les traitements endodontiques conventionnels ne sont pas réalisables, notamment en raison de la résorption physiologique avancée des racines, de l’anatomie complexe des canaux ou du comportement non coopératif de l’enfant. Elle s’adresse également aux patients présentant des contre-indications à l’extraction dentaire, comme les enfants atteints de troubles hématologiques ou porteurs de pathologies systémiques (Takushige et al., 2004).
D’un point de vue clinique, la LSTR est adaptée aux dents temporaires présentant une pulpite irréversible, une radioclarte au niveau de la furcation, la présence de fistules ou d’abcès, ou encore une douleur spontanée d’origine pulpaire. Elle peut également être utilisée lorsque la conservation de la dent est essentielle au maintien de l’espace d’éruption ou à la fonction masticatoire.
En revanche, certaines situations représentent des contre-indications à la LSTR : résorption radiculaire avancée, perforation du plancher pulpaire, perte osseuse importante affectant le germe dentaire permanent sous-jacent, ou destruction coronaire empêchant une restauration coronaire hermétique Assurant la perennite des resultats. De même, l’existence d’une allergie connue à l’un des composants de la pâte antibiotique constitue une exclusion thérapeutique majeure.
6. Avantages et limites de la LSTR
La LSTR présente de nombreux avantages qui justifient son intérêt croissant en odontologie pédiatrique. Elle est peu invasive, indolore et peut être réalisée en une seule séance, réduisant ainsi le stress chez l’enfant. Elle ne nécessite pas d’instrumentation canalaire ni d’obturation radiculaire, ce qui limite le risque de complications. De plus, son coût est inférieur à celui des traitements conventionnels (Sabrah et al., 2015 ; Pinky et al., 2019).
En termes biologiques, la LSTR permet la préservation des tissus environnants et n’engendre pas d’irritation périapicale, ce qui la rend particulièrement adaptée aux dents temporaires dont les racines sont en voie de résorption. Elle offre une alternative thérapeutique précieuse pour maintenir les dents temporaires jusqu’à leur exfoliation naturelle, sans compromettre le germe de la dent permanente.
Cependant, certaines limites doivent être prises en compte. L’absence de standardisation du protocole, les variations dans la composition de la pâte antibiotique et la possibilité de coloration dentaire (notamment avec la minocycline) constituent des contraintes. En outre, bien que les études cliniques soient encourageantes, la majorité d’entre elles reposent sur des échantillons limités. Des études longitudinales de grande ampleur sont encore nécessaires pour valider la généralisation de cette thérapie dans les protocoles de soins pédiatriques.
7. Résultats cliniques et validation scientifique
Les résultats cliniques rapportés dans la littérature confirment l’efficacité de la technique LSTR dans le traitement des dents temporaires présentant des lésions pulpaires ou périapicales. Des études in vitro menées par Takushige et al. (2004) ont montré un taux de succès clinique de 90 % après 12 mois de suivi. Ces résultats sont corroborés par d’autres essais cliniques in vivo qui mettent en évidence la disparition des symptômes, la cicatrisation osseuse et l’absence de récidive infectieuse.
Parmi les évolutions récentes, Sabrah et al. (2015) ont comparé la triple pâte antibiotique classique (métronidazole, ciprofloxacine, minocycline) à une version double sans minocycline, démontrant une efficacité équivalente contre Enterococcus faecalis, tout en réduisant le risque de décoloration dentaire. De même, Pinky et al. (2019) ont évalué l’utilisation de l’ornidazole comme substitut au métronidazole, obtenant un succès clinique de 95 % dans des cas de lésions périapicales sévères.
Ces données confirment que la LSTR, bien que nécessitant une restauration coronaire hermétique et un suivi rigoureux, constitue une option thérapeutique fiable dans de nombreux contextes cliniques pédiatriques. La littérature suggère par ailleurs que l’introduction d’antibiotiques alternatifs comme la clindamycine ou la cefaclor peut améliorer la biocompatibilité de la pâte et limiter les effets secondaires.
8. Présentation de cas cliniques
Plusieurs cas cliniques ont été rapportés pour illustrer la mise en œuvre de la technique LSTR dans des contextes réels. Parmi eux, des enfants âgés de 4 à 6 ans présentant des abcès, des fistules ou des résorptions internes ont été traités avec succès à l’aide de la pâte 3Mix-MP. Les suivis cliniques et radiographiques ont montré une régression complète des symptômes et une reconstruction osseuse satisfaisante dans la zone de furcation.
Dans l’un des cas, une patiente de 5 ans présentant une nécrose pulpaire avancée au niveau de la molaire temporaire 84 a bénéficié d’une application de la LSTR. Le suivi à 4 mois a révélé une disparition totale de la radioclarte au niveau de la zone de furcation. Un autre cas, impliquant un garçon de 5 ans, a mis en évidence une guérison complète d’un abcès après une semaine de traitement, avec maintien de la dent jusqu’à exfoliation naturelle.
Ces cas cliniques confirment l’efficacité de la LSTR comme alternative thérapeutique à la pulpectomie ou à l’extraction, en particulier dans les cas où l’état général de l’enfant ou l’anatomie dentaire rendent les approches conventionnelles difficiles à réaliser. Ils mettent également en évidence l’importance d’un scellement hermétique et d’un suivi régulier pour garantir la pérennité du traitement.
9. Conclusion
La technique LSTR représente une avancée significative dans le domaine de l’endodontie pédiatrique. Grâce à son approche conservatrice, non invasive et biologiquement compatible, elle constitue une alternative efficace à la pulpectomie et à l’extraction dans le traitement des dents temporaires nécrosées. Sa simplicité d’exécution, son efficacité démontrée dans plusieurs études cliniques et son excellente tolérance en font une option particulièrement adaptée aux enfants, notamment ceux présentant des conditions générales fragiles ou une coopération limitée.
Toutefois, malgré des résultats prometteurs, la généralisation de la LSTR en pratique clinique reste conditionnée par la standardisation des protocoles, la validation de nouvelles formulations antibiotiques mieux tolérées et la conduite d’études longitudinales à grande échelle. La prudence reste donc de mise, en particulier en ce qui concerne le risque potentiel de résistance microbienne ou de toxicité locale.
10. Perspectives
Les futures recherches devront porter sur plusieurs axes : d’abord, l’amélioration des formulations médicamenteuses par l’introduction de molécules alternatives à la minocycline, telles que la clindamycine ou la cefaclor, afin de réduire les risques de coloration dentaire et de réactions indésirables. Ensuite, la mise au point de pâtes préformulées prêtes à l’emploi pourrait faciliter l’intégration de la LSTR dans la pratique clinique quotidienne.
Par ailleurs, la standardisation du protocole opératoire, notamment les dosages exacts, la durée d’action optimale et les critères de succès à long terme, constitue une priorité. Enfin, l’évaluation de l’impact de cette technique sur la dentition permanente et sur le microbiome buccal à long terme ouvrira de nouvelles perspectives pour une odontologie pédiatrique encore plus préventive, conservatrice et personnalisée.